Requiem pour une ville perdue

Dans Requiem pour une ville perdue, Asli Erdogan, auteure turque contrainte à l’exil en Allemagne, livre son témoignage en 12 chapitres, comme autant de poèmes en prose, relatant plusieurs fragments de sa vie. De l’enfance, où la figure de la mère revient sans cesse, à la maturité tourmentée par l’engage-ment politique, esthétique et féministe, Asli Erdogan dévoile ici le ressouvenir absolu de son existence tendue depuis toujours vers la nécessité d’écrire. Car, dit-elle, «écrire, c’était pour que mes mains puissent toucher l’invisible dans tout ce qui se voit». Au centre de cet art poétique se dresse la ville d’Istanbul, telle une matrice vertigineuse. Et les ruelles de Galata, quartier tant aimé, tant arpenté,tel un labyrinthe grand ouvert sur le Bosphore. Épicentre d’une vie nocturne et artistique peu à peu étouffée par la bigoterie et l’autoritarisme du mouvement islamiste d’Erdogan, Galata était encore, du temps de la jeunesse d’Asli Erdogan, imprégnée de l’hüzün, la mélancolie volontiers évoquée par le prix Nobel Orhan Pamuk.Celle d’une splendeur perdue et d’un monde disparu laminé par les tourments de l’histoire, celui des «minoritaires» – Arméniens,Grecs, juifs – qui étaient l’âme de ce quartier. «De la ville vaincue le miroir sans tain,la pierre tombale avant l’heure érigée...», note comme en écho l’écrivaine qui dit être«la somme de ce que l’on m’a et de ce que l’on ne m’a pas donné, de ce que j’ai perdu et de ce qu’il me reste à perdre, du sang, des mots et du silence des lèvres»